Bon ça, ça n’est pas nouveau, on le savait. Il y a des chauffards partout et surtout sur les mers. La règle du plus gros à la priorité tiens toujours bon. On a beau avoir la règlementation avec soit (*), on n’est pas grand-chose face à un pachyderme de 200m de long.
A quelques heures de l’arrivée sur Porto Santo, je repère sur l’ AIS (petit appareil magique qui nous montre sur l’ordi les cargos, tankers et autres paquebots) un bateau qui arrive en face de nous. Il est loin encore, on a du temps avant de savoir où il va ; alors je mets le réveil avec une marge de sécurité et pique un petit somme (20 minutes, un luxe !). J’ouvre les yeux avant le réveil, le « mer-veille » (petit appareil merveilleux qui nous avertit quand il reçoit un écho radar) fait retentir son alarme stridente, impeccable. Maintenant il s’agit d’attendre le contact visuel. Quelques minutes plus tard, malgré la lune de face et la mer formée, j’identifie un point lumineux sur l’horizon, pile devant. Bon il est encore loin, mais se rapproche vite. Nouvelle vérif. sur l’AIS et notre nouveau copain arrive toujours bien face. Le logiciel donne un passage à 0.2 miles nautiques ça ne fait pas beaucoup. En même temps, il a dû me repérer sur son radar, voire m’avoir en visu vu qu’il a la lune dans son dos (et elle brille !) et va faire le nécessaire ( 2 petit degrés sur tribord) pour passer à coté. Je suis au portant en ciseaux sous génois** tangonné et Grand-voile à deux ris, et marche à 6.5 nœuds ; la mer est formée, normalement détangonner seul dans de telles conditions me demande une dizaine de minutes.je l’ai très clairement en visu maintenant.
Il grossit maintenant à vu d’œil, et l’AIS me le donne toujours en pleine face. Je suis clairement visible à l’œil nu aussi pour lui, mais apparemment cela ne lui pose aucun problème, à moins que l’on n’ait envoyé un messager réveiller le capitaine pour prendre la décision sur la manœuvre à suivre.
A ce moment-là, j’aurais dû décrocher la radio et l’appeler, mais ça ne m’a pas semblé judicieux de descendre dans le bateau tenter de l’appeler en VHF, surtout si la veille radio est aussi bien assurée que la veille visuelle. Je tente ma dernière chance. Je prends ma grosse lampe (toujours à portée de main lors des quarts de nuit) et lui répète les cinq flashes « je ne comprends pas vos intentions » ; et là encore il n’en a que faire. Dernière solution : « allé Taf-Taf, voilà que j’enroule le génois, cours sur le pont (gilet amarré à la ligne de vie) à l’avant retirer le tangon***, et ressortir le génois de l’autre côté de l’étai de trinquette** ** en ayant corrigé le cap de trente degrés sur tribord. Là j’entends sa sirène ( « moooop mooop » comme dis Jules). Pas « chier » ! c’est moi qui manœuvre « en moins de temps qu’il n’en faut à un facteur pour vider un verre de blanc » et en plus il la ramène !!
Voilà, il passe juste à côté. 100, 200m, je n’en sais rien, dans le noir difficile à estimer. Je vais quand même chercher la caméra et l’appareil photo pour garder une preuve du délit.
J’avoue mon envie à ce moment-là de l’appeler à la VHF pour lui déverser le lot d’insultes qui me restent en travers de la gorge. Mais ça ne serait que rendre trop d’honneur à ce tas de ferraille.
Pour ne pas le citer : Paquebot « AMADEA », 193 mètres, en route pour Lisbonne.
Si je le recroise, je lui crève les pneus !!!
*Règle 18 : Un navire à propulsion mécanique faisant route doit s’écarter de la route :
1. D’un navire qui n’est pas maître de sa manœuvre ;
2. D’un navire à capacité de manœuvre restreinte ;
3. D’un navire en train de pêcher ;
4. D’un navire à la voile.
**Génois : voile d’avant.
***Tangon : grand tube en aluminium qui permet de maintenir les voiles d’avant en place lorsque le vent vient de l’arrière.
****Etai de trinquette : câble inox gréé juste derrière le génois, sur lequel on met des voiles d’avant plus petites en cas de mauvais temps

